{"id":647,"date":"2021-10-12T15:12:00","date_gmt":"2021-10-12T13:12:00","guid":{"rendered":"https:\/\/steloi.org\/index.php\/2021\/10\/12\/conference-dalexandre-ganoczy-sur-les-sacrements\/"},"modified":"2021-10-12T15:12:00","modified_gmt":"2021-10-12T13:12:00","slug":"conference-dalexandre-ganoczy-sur-les-sacrements","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/steloi.org\/index.php\/2021\/10\/12\/conference-dalexandre-ganoczy-sur-les-sacrements\/","title":{"rendered":"Conf\u00e9rence d\u2019Alexandre Ganoczy sur les sacrements"},"content":{"rendered":"<p><img7995|left><\/p>\n<p>L\u2019\u00c9glise catholique romaine pratique, depuis la fin du Moyen Age, sept rites sacr\u00e9s qu\u2019elle nomme sacrements. Avant cette \u00e9poque certains th\u00e9ologiens en comptaient moins, jusqu\u2019\u00e0 trois seulement, d\u2019autres davantage, jusqu\u2019\u00e0 une trentaine, y compris, par exemple, le sacre du roi chr\u00e9tien et l\u2019installation d\u2019une abbesse \u00e0 la t\u00eate d\u2019une communaut\u00e9 de religieuses. Le premier rite qui fut d\u00e9sign\u00e9 par le terme \u00ab sacramentum \u00bb \u00e9tait le Bapt\u00eame, un rite que les disciples de J\u00e9sus ont h\u00e9rit\u00e9 des Juifs, un rite d\u2019initiation et de purification conforme \u00e0 la loi mosa\u00efque. Il \u00e9tait pratiqu\u00e9 notamment pour recevoir dans leur communaut\u00e9 des pa\u00efens convertis \u00e0 la foi d\u2019Isra\u00ebl, donc de pros\u00e9lytes.<br \/>\n<\/p>\n<p>Dans les communaut\u00e9s des Ess\u00e9niens, sorte de moines juifs install\u00e9s aux bords de la Mer Morte, le bapt\u00eame consistait dans des ablutions souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9es pour maintenir les membres de la communaut\u00e9 dans un \u00e9tat de puret\u00e9 rituelle. Jean Baptiste a pu s\u2019inspirer de cette pratique pour inviter tous les p\u00e9cheurs isra\u00e9lites \u00e0 se convertir afin d\u2019\u00e9chapper au jugement de Dieu qu\u2019il jugeait imminent. Il le comparait \u00e0 la hache que les b\u00fbcherons posent \u00e0 la racine des arbres qu\u2019ils veulent abattre. Et c\u2019est l\u2019immersion de ces p\u00e9nitents dans l\u2019eau du Jourdain qui devait \u00eatre le signe rituel de cette conversion. J\u00e9sus lui-m\u00eame a demand\u00e9 \u00e0 Jean, selon le t\u00e9moignage de Matthieu, de le baptiser en se montrant ainsi solidaire avec les p\u00e9cheurs, tout en \u00e9vitant de mettre l\u2019accent sur le caract\u00e8re imminent et mena\u00e7ant du jugement. Il demandait seulement l\u2019accueil du r\u00e8gne de Dieu qu\u2019il disait proche. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e9nement pascal, les disciples du Ressuscit\u00e9 baptisaient les convertis \u00e0 son \u00c9vangile au nom de J\u00e9sus. Bient\u00f4t ils le faisaient au nom du P\u00e8re, du Fils et du Saint Esprit.<br \/>\n<br \/>\nLa condition de recevoir ce rite devenu chr\u00e9tien \u00e9tait, d\u00e8s le d\u00e9but, la foi dans le Christ se concr\u00e9tisant dans l\u2019amour du prochain. Le baptis\u00e9 ne recevait bien ce rite d\u2019initiation qu\u2019en s\u2019engageant au service du Seigneur. Aussi Tertullien, un th\u00e9ologien la\u00efc, a pu comparer le bapt\u00eame au serment de fid\u00e9lit\u00e9 que les soldats romains, engag\u00e9s volontaires, pr\u00eataient au moment de leur incorporation, un rite qui portait le nom de \u00ab sacramentum militare \u00bb. Le terme de sacrement a pris ainsi son origine. Il d\u00e9signait, avant tout le Bapt\u00eame, mais tr\u00e8s t\u00f4t il fut appliqu\u00e9 \u00e9galement aussi au Repas du Seigneur, l\u2019Eucharistie. Car l\u2019\u00c9glise naissante avait conscience d\u2019entrer dans la mouvance de l\u2019engagement salvifique de son Seigneur en rendant siens les deux gestes rituels que J\u00e9sus lui-m\u00eame a accomplis par son Bapt\u00eame dans les eaux du Jourdain et par son repas d\u2019adieu convivial avec les Douze. Telle est la raison pour laquelle la tradition th\u00e9ologique a nomm\u00e9 le Bapt\u00eame et l\u2019Eucharistie sacrements \u00ab majeurs \u00bb ou \u00ab dominicaux \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire rattach\u00e9s directement \u00e0 une initiative du Seigneur.<br \/>\n<\/p>\n<p>Et les autres sacrements ? Ne sont-ils pas \u00e9galement \u00ab dominicaux \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire institu\u00e9s par le Seigneur ? La th\u00e9ologie actuelle ne parle plus d\u2019institution au sens juridique. Car J\u00e9sus n\u2019a ni r\u00e9dig\u00e9 ni sign\u00e9 de documents cr\u00e9ant un rituel sacr\u00e9, mais il a manifest\u00e9 sa volont\u00e9 de lier, par exemple le pardon divin, \u00e0 une d\u00e9cision de ses disciples afin que ce qu\u2019ils liaient ou d\u00e9liaient sur terre soit \u00e9galement li\u00e9 au d\u00e9li\u00e9 au ciel. De m\u00eame son attitude, par exemple, aux noces de Cana envers les mari\u00e9s peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme r\u00e9v\u00e9lation et approbation de la b\u00e9n\u00e9diction donn\u00e9e \u00e0 un couple qui s\u2019engage \u00e0 vivre ensemble selon la volont\u00e9 de Dieu. Derri\u00e8re l\u2019onction des malades, il y a les nombreuses gu\u00e9risons pratiqu\u00e9es par le Nazar\u00e9en. J\u00e9sus n\u2019\u00e9tait donc pas cr\u00e9ateur des rites nouveaux. M\u00eame pour le Bapt\u00eame et la C\u00e8ne, il a repris des rites juifs en se contentant de leur donner un sens nouveau. Il vaut donc mieux de ne pas insister sur une \u00ab institution \u00bb de nos sept sacrements par Lui. Par ailleurs, ceux-ci ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s au cours de l\u2019auto-organisation de l\u2019\u00c9glise par sa propre pratique. Le rapport au Christ est donc essentiel aux sacrements quant \u00e0 leur intention, mais non \u00e0 leur modalit\u00e9 de c\u00e9l\u00e9bration. Le Christ doit \u00eatre vu plus comme Acteur que comme Inventeur de nos rites sacr\u00e9s. C\u2019est ce que voulait exprimer Saint Augustin en disant : \u00ab Que ce soit Pierre ou Paul, voire Judas qui baptise, en r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est le Christ qui baptise \u00bb. Tout sacrement est un \u00e9v\u00e9nement christocentrique. Il est propos\u00e9, donn\u00e9, agi par le Christ. Il en est, selon la tradition, son \u00ab ministre principal \u00bb en faveur du croyant qui s\u2019engage envers Lui. Il y a donc interaction, bien s\u00fbr asym\u00e9trique, entre le donateur et le r\u00e9cepteur.<br \/>\n<br \/>\nMais revenons \u00e0 une question fondamentale : qu\u2019est-ce qu\u2019un rite ? C\u2019est une activit\u00e9 par laquelle le vivant, tant animal qu\u2019humain, exprime son identit\u00e9 par voie vocale ou gestuelle, ce qui correspond chez l\u2019homme \u00e0 sa constitution ins\u00e9parablement corporelle-spirituelle. Cette activit\u00e9 a des formes en principe invariables et r\u00e9currentes. Elle est accomplie avant tout en r\u00e9f\u00e9rence aux moments fondamentaux de l\u2019existence : naissance, maturit\u00e9, int\u00e9gration \u00e0 la communaut\u00e9 porteuse, union conjugale, fin de vie. De tels rites marquaient chez l\u2019homo sapiens ce qui constitue son humanit\u00e9 concr\u00e8te, v\u00e9cue, de sorte qu\u2019une humanit\u00e9 d\u00e9pourvue de rites est inconcevable.<br \/>\n<br \/>\nDans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 ont exist\u00e9 et existent, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de rites sacr\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire en rapport avec le divin, une multitude de rites de caract\u00e8res profanes, et cela m\u00eame dans les soci\u00e9t\u00e9s fortement s\u00e9cularis\u00e9es. Ils marquent dans pratiquement toutes les cultures, avant tout le commencement et la fin de vie individuelle, soit la naissance et la mort, donc les deux moments majeurs de l\u2019existence. D\u2019o\u00f9 la c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019anniversaire et des fun\u00e9railles o\u00f9 parfois m\u00eame des ath\u00e9es aspergent le cercueil avec de l\u2019eau b\u00e9nite. Nos \u00e9coles ont le rituel pour r\u00e9compenser les meilleurs \u00e9l\u00e8ves par une distribution de prix. Notre nation tient \u00e0 se c\u00e9l\u00e9brer par le d\u00e9fil\u00e9 du 14 juillet. Le rite de d\u00e9boucher une bouteille de champagne marque toute entreprise r\u00e9ussie.<br \/>\n<br \/>\nJe cite ici le th\u00e9ologien Bernard Sesbo\u00fc\u00e9 : \u00ab Le rite, m\u00eame profane, transcende ma vie imm\u00e9diate et temporelle. Il exprime une dimension de mon existence qui n\u2019arrive pas \u00e0 se dire en langage ordinaire.   D\u2019o\u00f9 une ouverture spontan\u00e9e du rite \u00e0 l\u2019expression du sacr\u00e9 \u00bb (Croire, Paris 1999 p. 476).<br \/>\n<br \/>\nCela nous conduit \u00e0 l\u2019histoire des religions o\u00f9 le sacr\u00e9 se trouve identifi\u00e9 au divin. D\u2019abord au divin d\u2019une multitude de dieux et de d\u00e9esses, ensuite au Dieu unique. Mais ce sacr\u00e9 apparait au niveau des cultes ambivalents. Ici on adore des \u00eatres bienveillants et pr\u00e9venants, l\u00e0 des puissances fascinantes et terrifiantes dont les adorateurs ont tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 gagner les faveurs en y mettant pour ainsi dire le prix. Alors les rites sont instrumentalis\u00e9s \u00e0 cet effet. On pratique la magie, o\u00f9 l\u2019accomplissement du rite \u00e9quivaut \u00e0 tenter de prendre possession d\u2019une puissance surnaturelle. Une tentative semblable a \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9e par Martin Luther chez les \u00ab papistes \u00bb qui voulaient, \u00e0 son avis, en multipliant les c\u00e9l\u00e9brations sacramentelles gagner leur salut. C\u2019\u00e9tait oublier que la gr\u00e2ce salvifique ne peut \u00eatre que don absolument gratuit de Dieu. Une telle perversion des rites sacr\u00e9s a atteint, aux yeux des R\u00e9formateurs, son sommet dans la vente de lettres d\u2019indulgence par le pape de l\u2019\u00e9poque pour financer la construction de la basilique Saint Pierre.<br \/>\n<br \/>\nUne autre th\u00e8se de th\u00e9ologiens catholiques que rejetaient les R\u00e9formateurs consistait dans l\u2019affirmation que la messe \u00e9tait un sacrifice que l\u2019\u00c9glise offre pour les vivants et les morts en compl\u00e9ment du sacrifice de la croix, afin de contribuer \u00e0 leur r\u00e9demption.<br \/>\n<br \/>\nLa premi\u00e8re th\u00e9orie syst\u00e9matique des sacrements chr\u00e9tiens est due \u00e0 Saint Augustin. Selon lui, adepte de la philosophie n\u00e9oplatonicienne, un sacrement est un signe sensible, visible, audible, palpable, \u00e9troitement uni \u00e0 une parole qui l\u2019interpr\u00e8te et en indique le sens. Il sollicite avant tout un acte de connaissance et d\u2019intelligence du croyant. Mais l\u2019originalit\u00e9 d\u2019Augustin consiste surtout \u00e0 avoir mis cette d\u00e9finition en rapport avec le prologue de l\u2019\u00c9vangile selon Saint Jean qui parle du Verbe incarn\u00e9, celui qui \u00e9tait au commencement, par qui tout a \u00e9t\u00e9 fait et qui s\u2019est fait homme. La Parole divine est ainsi devenue une personne humaine en chair et en os, J\u00e9sus de Nazareth, pour \u00eatre le signe de la gr\u00e2ce divine propos\u00e9e et communiqu\u00e9e \u00e0 tous les hommes. Voil\u00e0 pourquoi Augustin consid\u00e8re le Christ comme le Sacrement par excellence de Dieu, son Sacrement en Personne. Cependant \u00e0 ses yeux le Christ n\u2019est pas seulement le mod\u00e8le, mais aussi l\u2019Acteur principal des rites sacr\u00e9s chr\u00e9tiens. Il \u00e9crit : \u00ab que ce soit Pierre ou Paul, voire Judas qui baptise, en r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est le Christ qui baptise \u00bb. C\u2019est Lui qui est le Ministre principal du Bapt\u00eame et du Repas du Seigneur, des deux sacrements dont Augustin parle dans ses \u00e9crits. Aussi trouve-t-il logique que le pr\u00eatre c\u00e9l\u00e9brant le sacrifice eucharistique ne fasse que reprendre l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de J\u00e9sus sur le pain : \u00ab ceci est mon corps \u00bb. De toute \u00e9vidence cet \u00e9nonc\u00e9 de J\u00e9sus est efficace puisqu\u2019il est celui du Verbe incarn\u00e9, mais aussi parce qu\u2019il est celui du Messie dont le dire a \u00e9t\u00e9 fr\u00e9quemment en m\u00eame temps un v\u00e9ritable faire. La m\u00eame efficacit\u00e9 s\u2019est manifest\u00e9e lorsque le Nazar\u00e9en a dit au paralytique : \u00ab L\u00e8ve-toi et marche \u00bb que lorsqu\u2019il a d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab ceci est mon corps \u00bb. Je me demande si nous ne pourrions pas faire intervenir ici le concept des \u00ab actes de langage \u00bb qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 par le philosophe am\u00e9ricain John Austin. Pour lui, il existe des dires qui sont en r\u00e9alit\u00e9 des faires. Ce sont des paroles qui affectent les sujets envers lesquels elles sont prononc\u00e9es, tant en bien qu\u2019en mal, soit en les lib\u00e9rant, soit en les blessant. S\u2019il en est ainsi, on pourrait peut-\u00eatre dire que l\u2019Evangile, la Bonne Nouvelle, est bien plus qu\u2019une nouvelle puisqu\u2019il a vocation d\u2019\u00eatre agi, r\u00e9alis\u00e9, accompli.<br \/>\n<br \/>\nJe ferme la parenth\u00e8se et je reviens \u00e0 Saint Augustin. Je pense que la th\u00e9orie des signes, \u00e0 la fois parlant et agissant, reli\u00e9e au th\u00e8me johannique du Verbe incarn\u00e9, peut nous aider m\u00eame aujourd\u2019hui \u00e0 repenser nos sacrements dans des termes de communication et de rencontre entre Dieu et les hommes dans le Christ. Augustin interpr\u00e9tait le Bapt\u00eame et l\u2019Eucharistie en allant, pour ainsi dire, de haut en bas. Mais en mettant en m\u00eame temps l\u2019accent sur la foi-confiance sans laquelle les sacrements ne serviraient \u00e0 rien et en s\u2019accordant avec Tertullien pour qui tout sacrement est un acte d\u2019engagement \u00e0 la fois personnel et communautaire, il a pos\u00e9 des jalons pour une conception communicative des sacrements chr\u00e9tiens. Mais, avant d\u2019esquisser une telle th\u00e9ologie, je voudrais dire encore un mot sur Thomas d\u2019Aquin qui a fortement influenc\u00e9 la doctrine catholique jusqu\u2019au Concile Vatican II, pour le meilleur et aussi, indirectement, pour le pire. Le pire s\u2019\u00e9tant produit dans la rupture entre doctrine catholique et protestante des sacrements.<br \/>\n<br \/>\nTout comme Augustin, Thomas \u00e9tait aussi philosophe, mais moins influenc\u00e9 par Platon que par Aristote. De ce fait, il \u00e9tait plus pr\u00e9occup\u00e9 d\u2019objectivit\u00e9 que de subjectivit\u00e9. Les sacrements sont \u00e0 ses yeux des r\u00e9alit\u00e9s objectives compos\u00e9es de \u00ab mati\u00e8re et de forme \u00bb. En tant que tels ils fonctionnent comme causes instrumentales de la gr\u00e2ce dont Dieu est la cause premi\u00e8re. Chaque rite sacr\u00e9 m\u00e9diatise sa propre gr\u00e2ce qui est \u00ab infus\u00e9e \u00bb au croyant qui peut aussi la perdre en commettant un p\u00e9ch\u00e9 grave. Il lui est \u00e9galement possible de la r\u00e9cup\u00e9rer par ses m\u00e9rites. Le th\u00e9ologien qui pense ainsi introduit dans sa th\u00e9ologie des cat\u00e9gories de la physique et du droit, m\u00eame s\u2019il le fait par analogie. Cela risque de l\u2019\u00e9loigner d\u2019une pens\u00e9e relationnelle et pr\u00e9occup\u00e9e du comportement interpersonnel cher \u00e0 Augustin. L\u2019emploi de m\u00e9taphores comme le canal qui conduit la gr\u00e2ce vers l\u2019\u00e2me du fid\u00e8le ou le vase qui la contient afin de la lui infuser risque de chosifier ce qui est le don de soi gratuit de Dieu \u00e0 ceux qui s\u2019en remettent \u00e0 Lui sans r\u00e9serve, et de s\u2019\u00e9loigner ainsi de la pens\u00e9e biblique. J\u2019\u00e9voque encore une expression de Thomas qui, mal comprise, a provoqu\u00e9 une rupture entre th\u00e9ologiens protestants et catholiques, l\u2019expression selon laquelle un sacrement \u00ab op\u00e8re \u00bb la gr\u00e2ce par le seul fait de son administration correcte, c\u2019est-\u00e0-dire conforme \u00e0 ce que veut l\u2019\u00c9glise, ne d\u00e9pendant en rien de la qualit\u00e9 morale, de la dignit\u00e9 ou de l\u2019indignit\u00e9 du ministre qui l\u2019administre ou du chr\u00e9tien qui la re\u00e7oit. Thomas lui-m\u00eame voulait dire par sa formule que Dieu seul valorise l\u2019action sacramentelle et non le m\u00e9rite humain, ce qu\u2019affirmaient aussi plus tard des R\u00e9formateurs. Les th\u00e9ologiens qui faisaient de cette expression un argument pour renforcer le pouvoir eccl\u00e9siastique sur le peuple fid\u00e8le, en tant que grand distributeur de gr\u00e2ces, ont perverti la pens\u00e9e de Thomas.<br \/>\n<br \/>\nSi je m\u2019arr\u00eate \u00e0 ces d\u00e9tails, c\u2019est que dans les cat\u00e9chismes qui avaient cours avant Vatican II, il ne manquait pas de traces de thomisme d\u00e9tourn\u00e9 qui emp\u00eachaient une compr\u00e9hension correcte de la doctrine catholique des sacrements.<br \/>\n<br \/>\nTout ce que le Concile dit des sacrements est conditionn\u00e9, plus ou moins explicitement, par sa conception de l\u2019\u00c9glise comme peuple de Dieu. Ce n\u2019est certes pas un peuple au sens de la d\u00e9mocratie \u00e9lective moderne. Le peuple de Dieu garde une structure hi\u00e9rarchique, mais il lui assigne une fonction minist\u00e9rielle ayant vocation d\u2019agir au service de la communaut\u00e9. La m\u00e9taphore \u00ab berger-troupeau \u00bb se trouve sauvegard\u00e9e. Ceux qui conduisent la communaut\u00e9 eccl\u00e9siale continuent \u00e0 \u00eatre appel\u00e9s \u00ab p\u00e8re \u00bb et le premier d\u2019entre eux \u00ab pape \u00bb. Mais ce sch\u00e9ma vertical trouve son contrepoids dans la structure horizontale des charismes que l\u2019Esprit accorde \u00e0 tous, ce qui conditionne aussi la pratique des sacrements. On comprend que le premier document du Concile fut consacr\u00e9 \u00e0 la liturgie ayant pour principe fondamental la \u00ab participation active \u00bb de tous les fid\u00e8les. Les rites sacr\u00e9s ne devaient plus se d\u00e9rouler comme une action exclusive du clerg\u00e9, rel\u00e9guant les la\u00efcs au niveau d\u2019une pieuse passivit\u00e9, mais comme un comportement coop\u00e9ratif faisant place \u00e0 une certaine libert\u00e9 d\u2019initiative de chaque partie participante. Par ailleurs les p\u00e8res conciliaires semblent avoir tenu compte des pri\u00e8res spontan\u00e9es des protestants \u00e9vang\u00e9liques qui ont un succ\u00e8s croissant aupr\u00e8s des chr\u00e9tiens d\u2019aujourd\u2019hui. On pourrait penser que cette mani\u00e8re de prier correspond mieux aux besoins spirituels de nos contemporains que la r\u00e9p\u00e9tition continuelle de formules toutes faites et dat\u00e9es d\u2019\u00e9poques r\u00e9volues. Notons que le Concile attache une grande importance au chant et \u00e0 la musique dans la participation active des croyants \u00e0 la liturgie sacramentaire, notamment eucharistique. Mais ce faisant n\u2019ouvre-t-il pas la voie \u00e0 l\u2019introduction de la danse dans les c\u00e9l\u00e9brations ? En pensant \u00e0 Saint Augustin est-il interdit de penser que le Verbe incarn\u00e9 peut \u00eatre glorifi\u00e9 aussi par l\u2019harmonie de corps dansants ? Ce qui se pratique dans des communaut\u00e9s africaines permet de r\u00e9pondre n\u00e9gativement.<br \/>\n<br \/>\nLe principe de participation active pr\u00f4n\u00e9 par le Concile est li\u00e9 \u00e0 un autre principe, celui de l\u2019apostolat des la\u00efcs. Leur part active prise au culte communautaire, qu\u2019on pourrait appeler une sorte de conc\u00e9l\u00e9bration, a vocation de les pr\u00e9parer \u00e0 leur activit\u00e9 missionnaire, ce qui n\u2019est pas chose facile dans une soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9e et la\u00efque. Pour \u00eatre \u00e0 la hauteur de ces t\u00e2ches cultuelles et apostoliques ins\u00e9parables de la pratique des sacrements Vatican II insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une formation continue. Clercs et la\u00efcs y sont appel\u00e9s. Cela soul\u00e8ve la question de formateurs et d\u2019enseignants comp\u00e9tents. Le Concile en a \u00e9t\u00e9 conscient mais, \u00e0 mon avis, il n\u2019a pas insist\u00e9 suffisamment sur le besoin d\u2019instruction cat\u00e9ch\u00e9tique fond\u00e9e sur les r\u00e9sultats de la recherche th\u00e9ologique en modernit\u00e9. Il en r\u00e9sulte une inculture regrettable dans le domaine de l\u2019intelligence de la foi, notamment dans les paroisses catholiques de France. J\u2019y vois l\u2019une des causes de la diminution de la pratique religieuse dans beaucoup de ces communaut\u00e9s qui s\u2019accentue encore un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s le Concile. Pour l\u2019illustrer je vais citer un texte de Bernard Sesbo\u00fc\u00e9 tir\u00e9 de son livre intitul\u00e9 \u00ab Croire \u00bb paru en 1999 : \u00ab Reconnaissons que la compr\u00e9hension des rites chr\u00e9tiens est en crise aujourd\u2019hui. En t\u00e9moigne une prodigieuse diminution de la pratique chez les catholiques. Depuis longtemps d\u00e9j\u00e0, celle du sacrement de r\u00e9conciliation \u00e9tait en baisse constante. Les derni\u00e8res d\u00e9cennies du XX si\u00e8cle ont vu en France la diminution de la fr\u00e9quentation de la messe dominicale (32% en 1946 ; 20% en 1970 ; 10% en 1990). Il en va de m\u00eame du bapt\u00eame (92% en 1961 ; 82% en 1963 ; estimation de 50% pour l\u2019an 2000) et du mariage (227000 en 1979\/&#8230;\/137000 en 1992\/\u2026\/. On sait aussi la grande rar\u00e9faction du nombre des ordinations presbyt\u00e9rales au cours de ce si\u00e8cle (1500 par an en 1900 ; 130 depuis 1976)  \u00bb<br \/>\n<br \/>\nNous ne pouvons pas \u00e9luder la question : Comment et pourquoi nous en sommes arriv\u00e9s l\u00e0 ? Quelles sont les causes de cette d\u00e9sacramentalisation de nos communaut\u00e9s surtout chez les croyants d\u00e9sireux d\u2019intelligence de leur foi ?  Les conf\u00e9rences participatives sur le Bapt\u00eame, le Repas du Seigneur, le sacrement de R\u00e9conciliation, l\u2019Onction des malades, le Mariage et l\u2019Ordre chercheront des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse, entre autres \u00e0 ces interrogations critiques. Ici je me contente de terminer par un v\u0153u concernant les textes liturgiques toujours lus dans les c\u00e9l\u00e9brations de nos sacrements, ceux qui expriment de la violence religieuse. Bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 dans les supplications de la veill\u00e9e pascale la pri\u00e8re pour les \u00ab juifs perfides \u00bb, on y a gard\u00e9 la jubilation sur la noyade des \u00c9gyptiens et de leurs chevaux dans la Mer Rouge. Dans d\u2019autres textes liturgiques on parle encore de la mal\u00e9diction des r\u00e9prouv\u00e9s et de leur plong\u00e9e dans le feu \u00e9ternel, etc. Lus sans interpr\u00e9tation ad\u00e9quate, ces textes infestent inutilement la c\u00e9l\u00e9bration de nos rites sacr\u00e9s par des images tir\u00e9es d\u2019antiques mythes apocalyptiques.<br \/>\n<br \/>\nPour terminer, je voudrais dire que je vois, avec beaucoup de th\u00e9ologiens d\u2019aujourd\u2019hui, en tout sacrement, mais avant tout dans l\u2019Eucharistie, une rencontre du Christ avec le croyant. Cela se manifeste au moment de la communion. Le pr\u00eatre dit en mettant l\u2019hostie dans la main du communiant : \u00ab le corps du Christ \u00bb et le communiant r\u00e9pond \u00ab Amen \u00bb c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab Oui c\u2019est vrai \u00bb. Car il croit que ce qu\u2019il est entrain de recevoir est la personne vivante de J\u00e9sus Christ qui se rend pr\u00e9sent \u00e0 lui et qui vient \u00e0 sa rencontre ici et maintenant, malgr\u00e9 son invisibilit\u00e9 et l\u2019immense distance dans le temps et dans l\u2019espace qui le s\u00e9pare de Lui. Aussi cet \u00ab Amen \u00bb exprime-t-il que le croyant confiant s\u2019en remet totalement au Christ pr\u00e9sent et s\u2019engage \u00e0 son service. Le sacrement sert \u00e0 r\u00e9aliser la communion interpersonnelle entre le Christ et celle ou celui qui croit en Lui. Que ce moment de rencontre est essentiel aussi aux autres sacrements, je t\u00e2cherai de le montrer dans les conf\u00e9rences suivantes.<br \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00c9glise catholique romaine pratique, depuis la fin du Moyen Age, sept rites sacr\u00e9s qu\u2019elle nomme sacrements. 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