{"id":763,"date":"2022-10-05T16:07:00","date_gmt":"2022-10-05T14:07:00","guid":{"rendered":"https:\/\/steloi.org\/index.php\/2022\/10\/05\/conference-dalexandre-ganoczy-le-judaisme-a-lorigine-du-christianisme\/"},"modified":"2022-10-05T16:07:00","modified_gmt":"2022-10-05T14:07:00","slug":"conference-dalexandre-ganoczy-le-judaisme-a-lorigine-du-christianisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/steloi.org\/index.php\/2022\/10\/05\/conference-dalexandre-ganoczy-le-judaisme-a-lorigine-du-christianisme\/","title":{"rendered":"Conf\u00e9rence d\u2019Alexandre GANOCZY &#8211; Le juda\u00efsme \u00e0 l\u2019origine du christianisme"},"content":{"rendered":"<p><img8777|right>Ce titre se justifie par le contexte historique de la religion juive qui existait d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019un mill\u00e9naire avant l\u2019apparition du christianisme. Cette religion se singularisait parmi les autres religions du Moyen Orient de l\u2019\u00e9poque par son monoth\u00e9isme radical, par sa foi en un Dieu unique. Et c\u2019est dans cette foi qu\u2019est n\u00e9 et a v\u00e9cu J\u00e9sus de Nazareth. Le nom qui lui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9, en h\u00e9breu Jehoshuah est un pr\u00e9nom \u00ab th\u00e9ophore \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire porteur de Dieu, celui d\u2019Isra\u00ebl qui se nomme Yahv\u00e9. Cela donne au pr\u00e9nom Yeho-shuah la signification \u00ab Yahv\u00e9 sauve \u00bb. Ainsi J\u00e9sus porte, d\u00e8s sa naissance, l\u2019indication de sa vocation salutaire et salvifique. De plus, J\u00e9sus, le Juif, sera bient\u00f4t reconnu par ses disciples qui \u00e9taient en majorit\u00e9 des Juifs, comme le Messie qui devait venir pour sauver son peuple. Cette d\u00e9nomination vient de l\u2019h\u00e9breu Massiah qui veut dire \u00ab l\u2019Oint \u00bb, celui qui a re\u00e7u de Dieu l\u2019onction en vue de promouvoir le salut du peuple \u00e9lu. La traduction grecque de Massiah est Christos, d\u2019o\u00f9 le mot fran\u00e7ais Christ et aussi le mot christianus, chr\u00e9tien.<\/p>\n<p>La jud\u00e9it\u00e9 de J\u00e9sus se montre donc un facteur constitutif de l\u2019origine du christianisme. Il ne faut pas oublier que J\u00e9sus lui-m\u00eame a pris ses distances avec le juda\u00efsme tel qu\u2019il se pratiquait par beaucoup de ses coreligionnaires de son \u00e9poque, notamment celui de l\u2019oligarchie sacerdotale ainsi qu\u2019une bonne partie des pharisiens. Nous y reviendrons plus loin.<\/p>\n<p>Mais restons encore aux donn\u00e9es linguistiques.<br \/>\nQuand nous chantons dans notre liturgie actuelle all\u00e9luia et hosanna, notre pri\u00e8re parle en h\u00e9breu. Hallelu veut dire louez, faites la louange, et Hall\u00e9luia : louez Yahv\u00e9. Et quand dans la messe en latin nous chantons : Sanctus \/\u2026\/ Dominus Deus Sabaoth, nous nous adressons au \u00ab Dieu des arm\u00e9es \u00bb et ce faisant, nous \u00e9voquons sans le savoir une vieille croyance juive selon laquelle Yahv\u00e9 est un chef d\u2019arm\u00e9es qui soutient les isra\u00e9liens dans leur conqu\u00eate de la terre promise. Plus pacifique est le cri de joie hosanna par lequel, selon M 11,9, la foule a salu\u00e9 J\u00e9sus entrant \u00e0 J\u00e9rusalem sur le dos d\u2019un modeste \u00e2ne, avant sa passion. En ce qui concerne le mot h\u00e9breu amen, il se rapporte dans la bouche de J\u00e9sus \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la v\u00e9rit\u00e9, notamment \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s ou des promesses qui se v\u00e9rifieront s\u00fbrement, aussi, est-il juste de traduire par \u00ab en v\u00e9rit\u00e9, je vous le dis \u00bb, avec la signification : ce que je vous dis, ce ne sont pas des mots en l\u2019air.<br \/>\nTous ces vestiges linguistiques, ou presque, t\u00e9moignent de l\u2019origine juive de la foi et de la spiritualit\u00e9 chr\u00e9tienne. S\u2019ajoutent encore des vestiges plus substantiels, par exemple celui de la pri\u00e8re Notre P\u00e8re dont les premiers deux mots prononc\u00e9s par les juifs devenus chr\u00e9tiens \u00e9taient en h\u00e9breu en disant \u00ab Abinu \u00bb et dont chaque phrase a une correspondance dans la Bible juive. Il y a plus encore. Trois de nos sacrements rappellent \u00e9galement notre h\u00e9ritage religieux Juda\u00efque.<\/p>\n<p>L\u2019Eucharistie, que nous appelons aujourd\u2019hui \u00e0 juste titre Le Repas du Seigneur, en est le premier. Les premiers chr\u00e9tiens qui le c\u00e9l\u00e9braient ne le faisant pas seulement en m\u00e9moire du repas que J\u00e9sus avait pris avec ses douze Ap\u00f4tres \u00e0 la veille de sa passion, mais ils entraient aussi dans la mouvance des nombreuses communaut\u00e9s de table que J\u00e9sus a pratiqu\u00e9es avec des convives tr\u00e8s divers pendant sa vie publique. Pensons seulement aux gens chez qui il s\u2019est invit\u00e9 pour que son \u00c9vangile puisse les atteindre gr\u00e2ce \u00e0 un repas commun. C\u2019est une d\u00e9marche bien juive. Notons que m\u00eame l\u2019accomplissement messianique devait se conformer \u00e0 l\u2019usage d\u2019une communaut\u00e9 de table et que selon une tradition proph\u00e9tique le Messie lui-m\u00eame devait y faire le service de table aux invit\u00e9s. Semblablement, l\u2019Alliance entre Isra\u00ebl et Yahv\u00e9 devait \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par un repas sacrificiel, et la Nouvelle Alliance a suivi le m\u00eame mod\u00e8le. <\/p>\n<p>Le sacrement du Bapt\u00eame est \u00e9galement d\u2019origine juive. Avant d\u2019\u00eatre pratiqu\u00e9 comme rite d\u2019initiation chr\u00e9tienne, il \u00e9tait administr\u00e9 \u00e0 des pa\u00efens convertis \u00e0 la foi d\u2019Isra\u00ebl. On l\u2019appelait bapt\u00eame des pros\u00e9lytes.<\/p>\n<p>\u00c9voquons encore le rite d\u2019ordination presbyt\u00e9rale. Quand les premiers chr\u00e9tiens \u00e9prouvaient le besoin d\u2019\u00eatre dirig\u00e9s par des ministres \u00e9lus par leurs communaut\u00e9s, ils ont choisi comme mod\u00e8le les coll\u00e8ges \u00ab d\u2019anciens \u00bb des communaut\u00e9s juives. C\u2019\u00e9taient des la\u00efcs et non des l\u00e9vites, membres de la tribu sacerdotale, officiant au Temple de J\u00e9rusalem. Ces \u00ab anciens \u00bb, appel\u00e9s en grec presbytero\u00ef recevaient une ordination par l\u2019imposition des mains du coll\u00e8ge presbyt\u00e9ral qui les avait coopt\u00e9s.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la pr\u00e9sentation des vestiges linguistiques, rituels et spirituels d\u2019un juda\u00efsme qui est \u00e0 l\u2019origine du christianisme, il nous faut tenir compte du facteur diff\u00e9rence, car tout ce qui est v\u00e9hicul\u00e9 par la tradition juive qui est bien multiforme, ne peut pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme pr\u00e9figuration ou anticipation du christianisme. <\/p>\n<p>Deux courants caract\u00e9risent le juda\u00efsme pr\u00e9-chr\u00e9tien: un universaliste et un particulariste. On pourrait dire, que le juda\u00efsme universaliste est recevable et doit \u00eatre re\u00e7u comme origine, voire \u00e9l\u00e9ment constitutif du christianisme authentique, tandis que le juda\u00efsme particulariste ne l\u2019est pas. Si l\u2019on demande o\u00f9 se trouve le premier et le second, on r\u00e9pondra : les deux se trouvent d\u00e9j\u00e0 bibliquement attest\u00e9s. Le premier livre de la Bible juive, la Gen\u00e8se parle de la cr\u00e9ation de l\u2019Univers sans parler d\u2019Isra\u00ebl. Abraham est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la fois comme l\u2019Anc\u00eatre des juifs et p\u00e8re des nations. La terre est d\u2019abord nomm\u00e9e adamah, qui est habit\u00e9 d\u2019adam, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019humanit\u00e9 toute enti\u00e8re, avant d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 aretz, la terre qui est promise au peuple \u00e9lu. Ce territoire sera consid\u00e9r\u00e9 par les juifs orthodoxes de tous les temps comme leur propri\u00e9t\u00e9 exclusive, de sorte que les juifs, ayant expuls\u00e9 les autochtones palestiniens, ont le droit de les coloniser. C\u2019est bien un juda\u00efsme particulariste voire nationaliste qui les y autorise.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui est universel ?    On peut dire que c\u2019est la qualit\u00e9 d\u2019une unit\u00e9 \u2013 objet ou sujet \u2013 qui est dans son \u00eatre m\u00eame tourn\u00e9 vers l\u2019ensemble d\u2019autres que soi et capable d\u2019entrer en relation avec cet ensemble. Ainsi se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9j\u00e0 selon la Bible, le Cr\u00e9ateur du monde comme l\u2019\u00eatre universel par excellence. L\u2019\u00eatre humain est \u00e9galement universel en tant l\u2019image de Dieu, mais aussi en tant que cr\u00e9\u00e9 homme et femme. Pour cette raison, si l\u2019homme masculin se croit seule image de Dieu en oubliant la part f\u00e9minine de l\u2019humanit\u00e9, il manque \u00e0 sa vocation d\u2019universalit\u00e9. Un texte biblique qui est fortement marqu\u00e9 de cette d\u00e9viation est 1 Tim 2. 11-13 qui impose le silence \u00e0 la femme pendant l\u2019assembl\u00e9e liturgique avec l\u2019argument qu\u2019Adam avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en premier et \u00c8ve seulement en second. Le machisme des rabbins juifs du temps de J\u00e9sus est \u00e9galement connu : ils s\u2019interdisaient de prendre des disciples f\u00e9minins. Le Nazar\u00e9en a rompu avec cet usage.<\/p>\n<p>Il ne semble pas impossible que J\u00e9sus ait \u00e9mancip\u00e9 la femme sous l\u2019influence de ce rare bijou de la Bible juive que l\u2019on trouve en Proverbes 8, 22-34, qui pr\u00e9sente la Sagesse personnifi\u00e9e de Dieu, non seulement comme fille ch\u00e9rie de Dieu, mais aussi comme le ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre de sa cr\u00e9ation tout enti\u00e8re. C\u2019est un personnage de caract\u00e8re \u00e9videmment universel, puis que par sa nature m\u00eame, tourn\u00e9 vers l\u2019ensemble des cr\u00e9atures.<\/p>\n<p>Que la diff\u00e9rence de genre ne justifie pas la subordination de la femme a Paul, l\u2019homme l\u2019ex-pharisien, donc ex-particulariste juif, devenu ap\u00f4tre de Christ, ait pu avoir quelque difficult\u00e9 \u00e0 comprendre explique qu\u2019il a pu avoir des \u00ab machistes \u00bb parmi ses disciples.<\/p>\n<p>Le juda\u00efsme particulariste se montrait et se montre encore coriace. Dans la Bible juive le livre de Josu\u00e9 pr\u00e9sente une image agressive du peuple \u00e9lu, de m\u00eame de la mani\u00e8re violente dont il aurait \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9 par son Dieu \u00e0 conqu\u00e9rir la terre qui n\u2019\u00e9tait pas la sienne, mais qui lui aurait \u00e9t\u00e9 promise. C\u2019est une id\u00e9ologie que les isra\u00e9liens colonisateurs de nos jours reprennent \u00e0 leur compte en ce qui concerne les territoires palestiniens. Dire cela ne signifie aucunement que l\u2019on ignore le danger mortel que repr\u00e9sente pour la survie de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl un particularisme islamiste et que l\u2019on ne puisse pas comprendre que certains juifs puissent consid\u00e9rer cette politique comme l\u00e9gitime d\u00e9fense et comme moyen d\u2019\u00e9viter une nouvelle Shoah.<\/p>\n<p>Mais revenons au juda\u00efsme du premier si\u00e8cle de notre \u00e8re.<br \/>\nLa religion dans laquelle le jeune J\u00e9sus fut \u00e9lev\u00e9 \u00e9tait une religion d\u2019observances. Il s\u2019agissait d\u2019observer les nombreux commandements que Yahv\u00e9 donnait \u00e0 Mo\u00efse de fixer par \u00e9crit, sous la forme des Dix commandements.  Ne pas faire ce que Yahv\u00e9 a exig\u00e9 de faire signifiait p\u00e9cher contre Dieu et contracter une souillure morale dont il fallait se purifier sous peine d\u2019\u00eatre jug\u00e9 et ch\u00e2ti\u00e9. Jean Baptiste a compar\u00e9 ce ch\u00e2timent \u00e0 un coupe de hache qui est donn\u00e9 aux racines d\u2019un arbre qu\u2019on abat pour n\u2019avoir pas port\u00e9 de fruits. Comme Jean \u00e9tait un juif apocalyptique, sa menace des p\u00e9cheurs rev\u00eatait le caract\u00e8re d\u2019un ultimatum. Comment a r\u00e9agi J\u00e9sus au juda\u00efsme s\u00e9v\u00e8re de son ami ? D\u2019une fa\u00e7on surprenante, il s\u2019est mis au rang des p\u00e9cheurs en demandant \u00e0 Jean de lui administrer son bapt\u00eame pour la r\u00e9mission des p\u00e9ch\u00e9s, soit des non-observances de la Loi. Puis il est parti pour le Galil\u00e9e annoncer non pas le jugement divin, mais l\u2019\u00c9vangile, soit la bonne nouvelle de l\u2019arriv\u00e9e du r\u00e8gne mis\u00e9ricordieux de Dieu.<\/p>\n<p>Plus tard, il a marqu\u00e9 aussi sa diff\u00e9rence par ses fameuses antith\u00e8ses rapport\u00e9es par Mt 5.  Il y cite les commandements de la Loi mosa\u00efque, puis il en donne sa propre interpr\u00e9tation en disant : \u00ab et moi, je vous le dis \u00bb. Veut-il, par-l\u00e0, supprimer la Loi de Mo\u00efse et la remplacer par la sienne ? Pas du tout. Il affirme : je ne suis pas venu abolir mais accomplir la Loi.<br \/>\nAccomplir par voie d\u2019int\u00e9riorisation, par exemple en pr\u00e9venant un acte d\u2019adult\u00e8re, en contrant d\u00e9j\u00e0 son projet, son intention. Il proc\u00e8de aussi par radicalisation, par exemple en insistant sur l\u2019amour du prochain au lieu de suivre le traditionnel \u00ab \u0153il pour \u0153il, dent pour dent \u00bb. J\u00e9sus marque aussi sa diff\u00e9rence en ce qui concerne le repos sabbatique. Il ne permet pas seulement de nourrir un affam\u00e9 le jour sacr\u00e9, mais il en fait un devoir. Nous pouvons conclure : J\u00e9sus n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 r\u00e9former l\u2019observance de la Loi juive en mettant l\u2019accent davantage sur son esprit que sur sa lettre.<br \/>\nEn faisant de \u2018l\u2019amour du prochain\u2019 le plus haut commandement dont la port\u00e9e d\u00e9passe toutes les exigences particuli\u00e8res et codifiables de la Loi mosa\u00efque, il donne libre cours \u00e0 une spiritualit\u00e9 inventive, cr\u00e9ative car attentive aux besoins concrets des personnes \u00e0 aimer. <\/p>\n<p>Avant de commenter la passion et la crucifixion de J\u00e9sus, ce drame r\u00e9voltant auquel devait aboutir le clivage entre son juda\u00efsme de caract\u00e8re universel et le pouvoir sacerdotal \u00e9tabli de son pays, il nous faut parler du r\u00f4le d\u00e9cisif qu\u2019a jou\u00e9 l\u2019Ap\u00f4tre Paul dans l\u2019origine du Christianisme. Dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 de sa vie, Paul \u00e9tait un pharisien, donc un repr\u00e9sentant z\u00e9l\u00e9 d\u2019un juda\u00efsme tr\u00e8s particulariste qui donnait une interpr\u00e9tation rigoriste de la Loi et de son accomplissement. Il attendait le salut en tant que la r\u00e9compense m\u00e9rit\u00e9e par son observance sans faille. En J\u00e9sus et ses disciples, il voyait des h\u00e9r\u00e9tiques qu\u2019il se croyait oblig\u00e9 de pers\u00e9cuter. Mais sa rencontre avec le Christ ressuscit\u00e9 l\u2019a compl\u00e8tement retourn\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 faire de lui, le juif convaincu de l\u2019absolue sup\u00e9riorit\u00e9 de sa religion, l\u2019Ap\u00f4tre chr\u00e9tien des pa\u00efens. Il alla m\u00eame plus loin. Converti \u00e0 la foi en Christ, il cessa de voir dans la Loi mosa\u00efque la source principale du salut. Certes Paul reconna\u00eet d\u00e9sormais le m\u00e9rite de la Loi d\u2019avoir mis en \u00e9vidence ce qui est contraire \u00e0 la volont\u00e9 divine. Mais d\u2019autre part il lui reproche d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 incapable de susciter chez ses observants la certitude du salut. Comment pourrait-il le faire, quand on sait que le salut est don gratuit de Dieu mis\u00e9ricordieux et non quelque chose que l\u2019homme est capable de m\u00e9riter.<br \/>\nSe joint \u00e0 cette critique la conviction que le don gratuit du salut en Christ n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9 au peuple \u00e9lu et que les chr\u00e9tiens venus du paganisme ne sont pas tenus \u00e0 se faire circonscrire avant d\u2019\u00eatre baptis\u00e9s. En r\u00e9sum\u00e9, l\u2019\u0153uvre th\u00e9ologique de l\u2019Ap\u00f4tre Paul a permis un retour par voie d\u2019interpr\u00e9tation \u00e0 l\u2019universalisme des grands proph\u00e8tes d\u2019Isra\u00ebl, un juda\u00efsme qui a pu devenir un \u00e9l\u00e9ment fondateur de l\u2019universalisme chr\u00e9tien. \u00catre catholique, c\u2019est \u00eatre fonci\u00e8rement universel, c\u2019est-\u00e0-dire constituer une unit\u00e9 ouverte \u00e0 toute l\u2019humanit\u00e9. Mais, pour Paul, le point de d\u00e9part de cette unit\u00e9 ouverte reste de fa\u00e7on inalt\u00e9rable, bel et bien juif. Malgr\u00e9 le drame de la crucifixion, Isra\u00ebl, pour lui, reste le peuple \u00e9lu. Car Dieu est fid\u00e8le donc Il tient ses promesses. Il est par cons\u00e9quent juste de parler m\u00eame en th\u00e9ologie de jud\u00e9o-christianisme.<\/p>\n<p>Depuis Vatican II on peut affirmer cela sans probl\u00e8mes. Avant, les relations entre les deux religions \u00e9taient conditionn\u00e9es par une tendance plus ou moins latente \u00e0 l\u2019antijuda\u00efsme des chr\u00e9tiens et de l\u2019antichristianisme de beaucoup de juifs. Le point de rupture se situait dans le drame et l\u2019interpr\u00e9tation de la crucifixion de J\u00e9sus. <\/p>\n<p>Pour la recherche historique il est \u00e9tabli que ce qu\u2019on appelle le \u00ab proc\u00e8s de J\u00e9sus \u00bb \u00e9tait d\u00e9pourvu de tout souci d\u2019objectivit\u00e9 et de justice, ressemblant plus \u00e0 ce que font subir les r\u00e9gimes totalitaires \u00e0 leurs accus\u00e9s. <\/p>\n<p>Le r\u00e9cit de Mt 27, 20-26 donne une r\u00e9ponse qui semble autoriser les chr\u00e9tiens de rendre l\u2019ensemble des juifs collectivement responsables de l\u2019ex\u00e9cution de J\u00e9sus.  Il y est relat\u00e9, que le procureur romain, Pilate, mis sous pression par les grands pr\u00eatres et les anciens juifs de J\u00e9rusalem, pour qu\u2019il fasse ex\u00e9cuter J\u00e9sus. Pilate sait que leur r\u00e9ponse est motiv\u00e9e par pure jalousie et que m\u00eame son \u00e9pouse pense que J\u00e9sus est un juste, injustement accus\u00e9. Quand un groupe de partisans de l\u2019oligarchie sacerdotale arrive en r\u00e9clamant que J\u00e9sus soit crucifi\u00e9, Pilate leur c\u00e8de tout en disant qu\u2019il n\u2019est pas responsable de cette condamnation : il s\u2019en lave les mains. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, les partisans des grand pr\u00eatres (Mathieu parle d\u2019une \u00ab foule \u00bb) rassurent Pilate \u00ab Que son sang soit sur nous et sur nos enfants \u00bb. L\u2019\u00e9vang\u00e9liste ajoute encore : \u00ab et tout le peuple r\u00e9pondit \u00bb. Ce texte a fait histoire, car des g\u00e9n\u00e9rations de chr\u00e9tiens l\u2019utilisaient comme preuve de la responsabilit\u00e9 du peuple juif pour la crucifixion du Christ.<\/p>\n<p>Il a fallu pr\u00e8s de vingt si\u00e8cles pour que l\u2019absurdit\u00e9 de cette accusation soit reconnue par le Magist\u00e8re de l\u2019\u00c9glise catholique. Cette reconnaissance est probablement due en partie \u00e0 Jules Isaac, un historien juif fran\u00e7ais, qui, apr\u00e8s avoir publi\u00e9 son ouvrage J\u00e9sus et Isra\u00ebl (Paris, 1948), est entr\u00e9 en contact avec deux cardinaux, Roncalli &#8211; le futur Jean XXIII \u2013 et Bea, un \u00e9minent ex\u00e9g\u00e8te. Isaac a prouv\u00e9 qu\u2019il est ex\u00e9g\u00e9tiquement impossible de d\u00e9duire de Mt 27,26 l\u2019historicit\u00e9 de la phrase : \u00ab son sang est sur nous et sur nos enfants \u00bb la responsabilit\u00e9 de tout le peuple juif pour la crucifixion de J\u00e9sus.<\/p>\n<p>Roncalli et Bea, \u00e0 leur tour, ont influenc\u00e9 le Concile Vatican II, pour qu\u2019il prenne position. Le Concile l\u2019a fait dans son document Nostra Aetate, en se gardant de se limiter au seul probl\u00e8me de la crucifixion, mais en parlant d\u2019abord de tout ce qui constitue le patrimoine commun des juifs et des chr\u00e9tiens.<br \/>\nNous citons l\u2019ensemble du document :<br \/>\n\u00ab Scrutant le myst\u00e8re de l\u2019\u00c9glise, le saint Concile se souvient du lien par lequel le peuple du Nouveau Testament est reli\u00e9 spirituellement \u00e0 la lign\u00e9e d\u2019Abraham.<br \/>\nEn effet, l\u2019\u00c9glise du Christ reconna\u00eet que les d\u00e9buts de sa foi et de son \u00e9lection se trouvent d\u00e9j\u00e0 chez les patriarches, Mo\u00efse et les proph\u00e8tes, selon le myst\u00e8re divin du salut. Elle confesse, que tous les fid\u00e8les du Christ, fils d\u2019Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche, et que le salut de l\u2019\u00c9glise est symboliquement pr\u00e9figur\u00e9 dans la sortie du peuple \u00e9lu hors de la terre de servitude. C\u2019est pourquoi l\u2019\u00c9glise ne peut oublier qu\u2019elle a re\u00e7u la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019Ancien Testament par l\u2019interm\u00e9diaire de ce peuple avec lequel Dieu, dans sa mis\u00e9ricorde ineffable, a daign\u00e9 conclure l\u2019antique Alliance, et qu\u2019elle se nourrit de l\u2019olivier franc sur lequel ont \u00e9t\u00e9 greff\u00e9s les rameaux de l\u2019olivier sauvage que sont les Gentils. En effet, l\u2019\u00c9glise croit que le Christ, notre paix, a r\u00e9concili\u00e9 par sa croix les Juifs et les Gentils et, en lui-m\u00eame, a fait des deux un seul.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9glise reste \u00e9galement toujours attentive aux paroles de l\u2019ap\u00f4tre Paul au sujet de ceux de sa race : \u2018\u00c0 eux appartiennent l\u2019adoption filiale, la gloire, l\u2019alliance, la Loi, le culte, les promesses ainsi que les patriarches, et d\u2019eux est issu le Christ selon la chair\u2019 (Rm 9, 4-5), le fils de la Vierge Marie. Elle se souvient aussi que les ap\u00f4tres, fondements et colonnes de l\u2019\u00c9glise, ainsi qu\u2019un grand nombre des premiers disciples qui annonc\u00e8rent l\u2019\u00c9vangile du Christ au monde, sont n\u00e9s du peuple juif.<\/p>\n<p>Selon le t\u00e9moignage de l\u2019\u00c9criture sainte, J\u00e9rusalem n\u2019a pas reconnu le temps o\u00f9 elle fut visit\u00e9e, et les Juifs, en grande partie, n\u2019accept\u00e8rent pas l\u2019\u00c9vangile, et m\u00eame assez nombreux furent ceux qui s\u2019oppos\u00e8rent \u00e0 sa diffusion. N\u00e9anmoins, selon l\u2019ap\u00f4tre, les Juifs restent encore, \u00e0 cause de leurs p\u00e8res, tr\u00e8s chers \u00e0 Dieu, dont les dons et l\u2019appel sont sans repentance. Avec les proph\u00e8tes et le m\u00eame ap\u00f4tre, l\u2019\u00c9glise attend le jour connu de Dieu seul, o\u00f9 tous les peuples invoqueront le Seigneur d\u2019une seule voix et \u00ab le serviront sous un m\u00eame joug \u00bb. <\/p>\n<p>Puisque donc le patrimoine spirituel commun aux chr\u00e9tiens et aux Juifs est si important, le saint Concile veut favoriser et recommander la connaissance et l\u2019estime mutuelles, qui r\u00e9sulteront surtout d\u2019\u00e9tudes bibliques et th\u00e9ologiques ainsi que d\u2019un dialogue fraternel.<\/p>\n<p>M\u00eame si les autorit\u00e9s juives, avec leurs partisans, ont pouss\u00e9 \u00e0 la mort du Christ, ce qui s\u2019est commis durant la passion ne peut toutefois \u00eatre imput\u00e9 ni indistinctement \u00e0 tous les Juifs vivants alors, ni aux Juifs d\u2019aujourd\u2019hui. Bien que l\u2019\u00c9glise soit le nouveau Peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas cependant \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s ni comme r\u00e9prouv\u00e9s par Dieu, ni comme maudits, comme si cela d\u00e9coulait de l\u2019\u00c9criture. C\u2019est pourquoi tous prendront soin de ne rien enseigner dans la cat\u00e9ch\u00e8se et la pr\u00e9dication de la Parole de Dieu, qui ne soit conforme \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00c9vangile et \u00e0 l\u2019esprit du Christ.<br \/>\nEn outre, l\u2019\u00c9glise qui r\u00e9prouve toutes les pers\u00e9cutions contre tous les hommes quels qu\u2019ils soient, qui se souvient du patrimoine qu\u2019elle a en commun avec les Juifs et qui est pouss\u00e9e non par des motifs politiques mais la charit\u00e9 religieuse de l\u2019\u00c9vangile, d\u00e9plore les haines, les pers\u00e9cutions, les manifestations d\u2019antis\u00e9mitisme dirig\u00e9es contre les Juifs, quels que soient leur \u00e9poque et leurs auteurs. Au demeurant, comme l\u2019\u00c9glise l\u2019a toujours tenu et le tient encore, le Christ, dans son immense amour, s\u2019est soumis volontairement \u00e0 la passion et \u00e0 la mort \u00e0 cause des P\u00e9ch\u00e9s de tous les hommes, pour que tous obtiennent le salut. Dans sa pr\u00e9diction, l\u2019\u00c9glise a donc le devoir d\u2019annoncer la croix du Christ comme signe de l\u2019amour universel de Dieu et comme source de toute gr\u00e2ce \u00bb<\/p>\n<p>Vatican II fait un grand pas en avant avec ce document. Est-ce qu\u2019il s\u2019est produit quelque chose de semblable du c\u00f4t\u00e9 juif ? On a l\u2019impression que non. Quand on parle aujourd\u2019hui d\u2019Isra\u00ebl, on entend le plus souvent moins la religion que l\u2019\u00c9tat h\u00e9breu qui s\u2019est cr\u00e9\u00e9 en grande partie par sa propre force, par des juifs venus de toutes les r\u00e9gions du monde. Ceux-ci en avaient assez, apr\u00e8s la Shoah, d\u2019\u00eatre victimes de non-juifs, de jouer le r\u00f4le du \u00ab serviteur souffrant \u00bb dont parlait d\u00e9j\u00e0 le proph\u00e8te Isa\u00efe. Captivit\u00e9 en \u00c9gypte, exil \u00e0 Babylone, colonisation par les Romains, dispersion en Europe et en Afrique du Nord, \u00e9migration aux \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, la Shoah, tout cela v\u00e9cu avant d\u2019avoir enfin une propre nation souveraine et d\u00e9mocratique. Nous pourrions parler d\u2019un miracle juif dont le fruit s\u2019appelle plus isra\u00e9lien qu\u2019isra\u00e9lite, plus une nation qu\u2019une religion. Le \u00ab serviteur souffrant \u00bb a fait preuve d\u2019une extraordinaire r\u00e9silience. <\/p>\n<p>Un autre constat, L\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl est une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019immigr\u00e9s. Ce sont les juifs de la diaspora qui l\u2019ont cr\u00e9\u00e9. Consid\u00e9r\u00e9e par les anciens juifs comme un ch\u00e2timent de Yahv\u00e9, beaucoup de nouveaux voient dans la dispersion plut\u00f4t une b\u00e9n\u00e9diction et la possibilit\u00e9 d\u2019une ouverture universelle, sauf chez les orthodoxes fort particularistes.<br \/>\nSelon la philosophe am\u00e9ricaine Judith Butler, il est essentiel au juif de vivre parmi et avec le \u00ab non-juif \u00bb, c\u2019est en quelque sorte son ADN. Or cette coexistence se situe de plus en plus au plan s\u00e9culier, la\u00efc et de moins en moins au plan religieux. Les chr\u00e9tiens \u0153cum\u00e9niques doivent le savoir. Cependant, m\u00eame l\u2019agnostique Hanna Arendt affirme que la v\u00e9ritable grandeur d\u2019Isra\u00ebl a sa racine dans la foi-confiance qu\u2019il a su avoir en Dieu. Arendt ajoute : dans la mesure o\u00f9 ce peuple remplace la confiance en Dieu par une confiance d\u00e9mesur\u00e9e en soi, il perd de sa grandeur. Cela est dit dans le contexte d\u2019un sionisme nationaliste, particulariste, qui l\u00e9gitime notamment un comportement discriminatoire et colonialiste des politiciens isra\u00e9liens envers la minorit\u00e9 palestinienne.<\/p>\n<p>Il y aurait encore quelque chose \u00e0 dire sur la diff\u00e9rence fondamentale entre antis\u00e9mitisme &#8211; que Vatican II lui-m\u00eame refuse &#8211; et l\u2019antisionisme qui s\u2019oppose \u00e0 une d\u00e9viation nationaliste du juda\u00efsme, un refus que l\u2019on rencontre m\u00eame chez de grands philosophes, comme Martin Buber, Emmanuel Levinas, Hanna Arendt, Primo Levi et Judith Butler.<\/p>\n<p>Par cette conf\u00e9rence sur le juda\u00efsme \u00e0 l\u2019origine du christianisme, nous voulions exprimer une tentative de \u00ab recevoir \u00bb dans notre christianisme catholique le juda\u00efsme des proph\u00e8tes, de J\u00e9sus et de Saint Paul. C\u2019est de ce juda\u00efsme que nous retrouvons aujourd\u2019hui les traces chez les grands philosophes mentionn\u00e9s plut\u00f4t que chez les politiciens sionistes de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl. C\u2019est lui que repr\u00e9sente Judith Butler qui a montr\u00e9 son appartenance \u00e0 ce groupe avec son livre \u00ab Vers la cohabitation \u00bb (Paris, Fayard). Dans cet ouvrage, bien qu\u2019il s\u2019agisse avant tout de la coexistence d\u2019un \u00e9tat juif avec un \u00e9tat palestinien, sa philosophie est anim\u00e9e par un universalisme qui a les m\u00eames racines que l\u2019universalisme chr\u00e9tien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce titre se justifie par le contexte historique de la religion juive qui existait d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019un mill\u00e9naire avant l\u2019apparition du christianisme. 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